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Axe 1 — L'Univers

Le Temps

Dans l’ordre naturel, toute chose n’acquiert de valeur que grâce au temps. Le temps est une force. Le diamant met des millions d’années à se former à partir du carbone. Le tannage végétal est un geste qui s’est construit par observations et itérations pendant des millénaires : Nos ancêtres finirent par remarquer que les peaux qui demeuraient en contact avec des eaux chargées d’écorces devenaient imputrescibles en gardant de la souplesse. Le temps est une monnaie incorruptible qui refuse la falsification et l’accélération.

Strate après strate, la densité d’une chose de valeur se construit sur un temps long. Une couche est déposée, se renforce et sèche patiemment, puis accueille les suivantes. La coupe d’un tronc centenaire ou les strates d’un canyon narrent cette sédimentation. Ce qui est forcé de croître d’un coup produit une structure poreuse, fragile et sans centre de gravité. Le temps long est un liant naturel capable de fusionner matières, idées et gestes en un bloc indivisible.

Si le temps est certes un berceau, il est aussi un filtre. Un acide lent qui agit sur tout ce qui existe. Il ronge l'inessentiel et découvre ce qu'il voilait. De la densité ou non. Il ne s’occupe pas de certifier ; il révèle. Il dissout le creux, ou le laisse survivre, inerte et sans âme.

Cet approfondissement patient donne naissance à ce qu'on pourrait appeler l'âme d'une chose. L’âme est la trace de la durée. La mémoire des siècles passés est sculptée dans l’érosion même d’un paysage. Un objet façonné par des mains au fil de centaines d'heures laisse apparaître une patine et développe une densité qui sont l'empreinte du temps qu'il a absorbé. Un objet qui vient de naître n'a pas encore d'âme par défaut de temps. L'âme s'acquiert. Elle ne se décrète pas.

Le monde moderne a soustrait cette variable de son équation. Ce qui prenait des mois prend des secondes. Ce qui exigeait un voyage ou une attente est livré avant que le désir ait eu le temps de se former. Un monde sans temps long peine à retenir sa forme. Rien ne sédimente, tout glisse. Jadis, un vêtement était acheté, puis légué de mère en fille, de père en fils et des aînés de la fratrie aux plus jeunes. Les objets sont désormais produits en quelques secondes et consommés en quelques jours avant d’être remplacés. La matière qui nous entoure a perdu sa rugosité pour devenir une surface lisse et remplaçable. Rien ne dure assez longtemps pour acquérir de la densité.

Il fallait autrefois des mois pour traverser une mer et rapporter une soie ou un savoir. La distance elle-même a été abolie. La durée était la gardienne du mystère et de la rareté des choses. En l’évinçant, le monde est devenu minuscule. La perspective s’écrase à proportion que la distance se dérobe. Le monde est plat. Tokyo est à portée de regard depuis un immeuble parisien.

L'univers naturel est un lac où les choses se déposent lentement au fond pour former le réel. Nous trempons dorénavant dans un flux torrentiel ininterrompu où les désirs et les tendances se relaient sans qu’aucun ne s’ancre. Tout est emporté avant d'avoir pu toucher le fond.

Au fil de centaines de millénaires, la psyché de l’homme s’est bâtie sur le rythme lent de l’univers. Elle est à présent larguée dans un régime qui la contraint à une cadence pour laquelle elle n’a pas été taillée.

Le désir et le manque vont de pair. Le manque est du temps. Il façonne la valeur de la chose désirée. Lorsque cet écart entre le désir et son obtention est supprimé, le désir véritable s’efface et laisse place au caprice, frivole, sans cesse remplacé par le suivant, et qui ne grave rien de durable sur l’homme.

L’homme tient par le récit qu’il se fait, traçant la ligne de son existence, faite d’un passé qui s’ancre, d’un présent qui s’éprouve et d’un futur qui oriente. Ses souvenirs se tissent dans les creux, une marche, une pause ou le soir. Ces creux sont un à un colonisés par le flux. La psyché est aussi un lac où les journées se suivent sans se déposer. Elle ne forme plus son réel. La ligne s’estompe, remplacée par une poussière de points. L’homme flotte, va toujours plus vite sans savoir vers où.

La sagesse vient du silence et de l’ennui qui sont les temps de la métabolisation. L’esprit, gavé d’informations par le flux, voit sa digestion entravée. L’homme traite le monde en temps réel sans trouver le retrait. Il est nourri sans cesse et ne digère rien.

La Matière

Le réel nécessite la matière, que les choses aient un poids et puissent résister, sans quoi, idées, sons et formes ne peuvent trouver d’attache. Le monde est alors un songe où errent des images flottantes. La matière est ce qui nous garantit que ce qui nous entoure est bien là.

Il y a de ces matières capables d’absorber les saisons, les blessures et l’air qui les as entourées. La pierre, la laine épaisse, le bois dense, le cuir tanné racontent une histoire dont sont dépourvues les matières synthétiques. La main de l’homme rajoute une strate à la densité préexistante, l’accentuant davantage.

Cette densité est physique et présente. L’homme anticipe un poids, une résistance et adapte son geste et la position de ses pieds. Le corps humain existe car il vit dans un monde où il doit s’accommoder de ces matières denses. Il y est, un corps parmi les corps. Dès lors qu’il éprouve une matière, il se laisse de la même façon éprouver par elle. Toucher c’est être touché.

L’homme a en lui des parts enfouies que l’intelligence ne sait plus rallier. Les matières denses ont certaines fois le pouvoir de les regagner, il suffit d’effleurer une texture, de sentir une odeur ou un poids et des passages longtemps ensevelis peuvent resurgir. L’éveil est engendré par le contact avec une chose imprégnée de temps qui trouve en nous une réponse.

Notre temps élit la légèreté, la reproductibilité et la vitesse de production comme principes à suivre, excluant de ce fait la densité. L’homme vit à présent dans des écosystèmes de choses rarement constituées de temps, de mémoire ou de poids. Si ceux-ci nous gardaient rattachés au réel par nos sens, leur expulsion n’est pas banale. Une main dont le bout des doigts effleure des surfaces uniformes n’est pas intriguée et même les objets n’adhèrent pas à sa saisie. Les lieux qu’un homme parcourt se confondent, tous conçu à partir de la même matière lisse. Et le corps finit par s’effacer insensiblement.

L’accès à soi-même se rompt. Ces matières n’ont pas la densité pour ouvrir des voies que la conscience n’atteint plus. L’homme est confiné à ce que sa mémoire lui rend, une modeste part de son vécu.

La Beauté

La beauté n’a pas de fonction. Elle n’est pas utile à la survie : ce n’est ni une nourriture, ni une protection. Son existence est une anomalie.

Elle se montre certaines fois. Et alors l’homme se fige devant elle, happé par une force particulière. Mais la beauté ne lui a rien imposé, elle ne tentait pas de le séduire ou de le convaincre. Elle est irrésistible car indifférente. Ce qui ne cherche rien saisit par le seul fait d’être.

Elle n’humilie pas l’homme, elle lui rappelle qu’il n’est pas le centre de tout. Celui-ci tombe sa posture habituelle de juge devant quelque chose qu’il reconnait comme plus grand que lui. Il trouve le repos.

À notre époque, toute chose doit être utile ou jugée. Il n’est pas rare de surprendre une discussion ou un coucher de soleil se voit attribuer la note de 8/10… La beauté perd sa place car on ne s’incline pas devant ce que l’on évalue. Et plus rien ne dépasse l’homme qui vit dans ce régime.

Il est entouré d’objets faits pour lui plaire. Rien ne se tient devant lui avec l’indifférence de la beauté. Tout, au contraire, le sollicite. Il est le centre vers lequel le monde tend. Cette position, qui pourrait sembler enviable, est en réalité la plus lourde qu’un homme puisse porter. Parce qu’un homme qui est le centre de tout doit tout soutenir. Il n’y a plus rien au-dessus qui puisse le décharger un instant de cette responsabilité. L’ego clos, jamais dépassé, ne connaît pas le repos que procurait la reconnaissance d’une chose plus grande que lui.

Axe 2 — MOI

La promesse

Enfant, j’étais heureux, et conscient de l’être.

Ce n’est pas très commun. D’ordinaire, les enfants heureux, le sont, tout simplement. Dans mon cas, je scrutais mon bonheur à distance, puis le retournais sans l’effrayer, sereinement, pas comme on craint de voir déguerpir à la première caresse, le petit animal trouvé au fond du jardin {de la première maison}. Et cela par petite précaution, je voulais connaître ce qui le constituait, au cas où j’aurais à le retrouver plus tard, si je le quittais des yeux trop longtemps.

Et comme j’observais le mien, je n’hésitais pas à jeter un regard, de temps à autre, à celui des autres.

Lorsqu’on est enfant, on se fait une certaine idée du monde adulte, mais celle-ci ne s’accordait que peu avec ce que j’y apercevais. Alors que je m’attendais à des personnes dotées de sagesse, je retrouvais chez une part de ces derniers des caractéristiques toutes autres. La jalousie, l’impatience et la critique étaient des traits communs. En regardant de près, je pouvais presque distinguer l’insecte du regret entrain de les grignoter petit bout par petit bout. Tout était sérieux, tout était urgent, que ça en devenait divertissant. Certains vouaient une quasi adoration à ceux qu’ils croyaient au-dessus d’eux, et un mépris pour ceux en dessous, sur fond de critères qui me semblaient superficiels même pour l’enfant que j’étais. Mettant le regard des autres sur un piédestal, au point d’en subir le poids accablant pendant toute leur vie. Toutefois, jamais, je ne les ai trouvés mauvais. Je les voyais égarés et c’était bien plus triste. Puis, j’ai eu peur. Peur de continuer à marcher tout en grandissant, et d’emprunter leur route, et d’arriver là où je n’ai pas choisi, par étourdissement, par facilité, simplement parce que j’ai été distrait par un papillon coloré et que je n’ai pas été assez attentif au chemin.

Pour me protéger, je me suis fait des promesses. Je ne les ai pas écrites sur un papier, mais gravées dans les abysses de mon être en espérant naïvement que tout ce qui en émanerait, passerait par ce filtre-là. Je voulais avoir mes lois pour que mon âme ne ternisse jamais. J’ai fait la liste, silencieusement, de ce dont je ne voulais pas être la proie. Je ne voulais pas être jaloux. Je ne voulais pas vivre pour plaire aux autres. Je ne voulais pas me prendre trop au sérieux. Je ne voulais pas perdre la simplicité. Et je ne voulais pas arriver un jour au bout de ma vie avec des j'aurais dû. Il y en avait d'autres, moins nettes.

Tout ce que je fais aujourd'hui n'est que la suite de ce qu'un enfant a décidé, il y a bien longtemps, que je ne devais jamais abandonner. L'adulte ne fait que tenir parole.

L'épreuve

L’enfance ne dure pas, et on n’en sort pas d’un seul coup. On en sort graduellement, avec à peine le temps de s’en rendre compte, et puis un jour on constate que c’est fait. Que ce n’est plus comme avant. Que ce n’est plus aussi simple ni aussi chaud.

Je l'ai accepté parce que mon tempérament m'y disposait. J'étais ambitieux, j'avais de l'appétit pour l'effort et pour le risque. Mais surtout, j’avais confiance en ma capacité à retrouver le chemin du retour, plus tard, si j’en avais besoin.

Devenu adulte, je suis entré dans le monde où les promesses se testent. Je suis allé dans des lieux où les gens s’oublient tout en ne cessant de revenir. Moi qui depuis petit avais toujours ma boussole en poche pour surveiller mon orientation, je sentais celle-ci trembler à certains instants. Je ne pouvais ignorer cet avertissement, je savais que le coût de la faire tomber serait insoutenable.

J'ai vu, aussi, ce qui arrive aux vies qui tombent, et certaines de ces vies me sont proches. Celles-ci m’ont appris une chose à laquelle je tiens. On répète souvent que ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts. C'est faux. Souvent, ce qui ne nous a pas tués nous a presque tués, et nous en sortons affaiblis pour longtemps. L’épreuve est insuffisante, elle offre un matériau brut. Pour le sculpter, il faut faire preuve de rectitude, au cœur même de la tempête. Peu en sont capables. Et les plaies demeurent béantes.

J'ai fini par comprendre ce qui défaisait ces vies. L’enfant en moi l’avait deviné, un peu plus tôt, sans les mots. La plupart des adultes n’éprouvent que des désirs empruntés aux autres. Cette imitation n’amène jamais la satiété car ils courent après un manque qui ne leur appartient pas. Leur mesure est chez quelqu’un d’autre.

Puis, j'ai décidé de rentrer.

Le fil

Un enfant m’a confié quelque chose et ma promesse doit être tenue.

Une chose à clarifier d’abord : je suis heureux aujourd’hui, et hier aussi.

Pas le même bonheur qu’à huit ans. Les moments où tout est simple de l’âge tendre connaissent des pics de bonheur sans pareil. Mais celui-ci est temporaire. À l’âge adulte, il s’assagit, devient moins éclatant et ne s’offre pas tout seul. En contrepartie, il est bien plus stable. Ce bonheur-là est plus fort, il ne dépend pas d’un coup de chance, mais de la tenue et de la fidélité qui le portent. Et au bout d’un certain temps de vie, cette fiabilité devient chère et rare.

Cette tenue de soi est la forme adulte de la promesse de non-regret que je me suis faite enfant, et qui a mûri lentement. Ne pas regretter tient à deux choses, simples d’apparence : ne pas faire, au présent, les choses dont on sait qu’elles laisseront derrière elles un ressentiment silencieux ; et faire, au présent, les choses qu’on veut véritablement faire, même quand la peur (car c’est toujours la peur) voudrait les remettre à plus tard. La première libère la deuxième. On ne sait pas vraiment vouloir tant qu’on n’a pas appris à s’abstenir, parce que ce qui n’est pas refusé mange toute la place, et qu’il ne reste plus rien de vous pour vouloir sérieusement quoi que ce soit.

Cette manière de se tenir est pour moi presque douce. Elle engendre une confiance tranquille. On sait, au fond de soi, ce que cela a coûté, et qu’on fait de son mieux. Et quand on sait cela, plus rien n’est à regretter. C’est à peu près la seule chose qu’un être humain puisse se demander à lui-même.

Et c’est dans cet état que j’ai commencé à remarquer une chose à laquelle je n’avais jamais prêté attention. Je me suis retrouvé à repenser, sans les chercher, à de tout petits instants de mon enfance. Des choses banales, une lumière, une voix, un objet ou une sensation. Je ne dirai pas que c’était de la nostalgie, c’était simplement là.

Mais le plus étrange est que la matière que j’avais touchée pendant que j’étais heureux avait gardé quelque chose de ce bonheur. Au contact de ces matières denses, une émotion de paix et de sérénité venue de ces années remonte, attachée ou non à des images. Ces souvenirs ont toujours été présents, seulement inatteignables pour ma conscience. La matière n’a pas rangé le passé en elle, elle est toutefois la seule à pouvoir m’y reconduire.

J’ai longtemps tenu cet épisode à distance. Mais il s’est répété, et je lui fais aujourd’hui confiance. Le jour où je l’ai pris au sérieux, j’ai compris qu’il changeait ce que j’avais à faire.

Je sais qu’il y a des personnes qui ont construit ou tenu quelque chose de semblable : une vie saine, un bonheur stable et entretenu. Elles peuvent évidemment flancher, ce ne sont pas des anges. Mais elles savent se reprendre et n’attendent d’aide de personne. Par leurs chemins, ces êtres humains ont jugé, à un moment donné de leur vie, qu’il y avait une manière de se tenir qui pouvait valoir la peine.

Ces personnes ne veulent ni être sauvées, ni être transformées. Je crois plutôt qu’elles cherchent des présences qui rendent justice à ce qu’elles sont déjà, qui accompagnent en silence la manière dont elles choisissent de se tenir dans le monde. Comme une main qu’on garde près d’un dos sans jamais la poser, et dont tout l’art est de ne pas se faire sentir.

La seule chose qu’on puisse faire pour des personnes comme celles-là, c’est leur offrir quelque chose qui les reconnaisse. Un objet qui sait.

Je n’ai rien mérité du bonheur de mon enfance. Il ne m’a pas été dû. J’ai simplement eu la chance d’être placé, très jeune, dans une constellation d’êtres et de choses qui a rendu possible un bonheur dense et calme. Et de cette chance non méritée naît, depuis longtemps, une dette dont je n’ai jamais cherché à me défaire. Car une telle dette, on ne s’en défait pas, on apprend à la porter avec gratitude.

Une dette de cette nature ne se paie pas avec des mots. Elle ne se paie pas non plus avec un objet raisonnable, proportionné à un usage. On ne s’acquitte pas d’une grâce par un service. On s’en acquitte par un geste à la mesure de ce qu’on a reçu, et un tel geste ne peut être, pour être juste, que démesuré.

J’ai découvert l’existence d’une nécessité. Elle était déjà là avant moi, elle sera là après moi, et des êtres plus attentifs que je ne le serai jamais s’y étaient sans doute rendus avant. Mais je crois l’avoir reconnue assez clairement pour pouvoir, avec le reste de ma vie, lui donner une forme.

Réunir les matières adéquates avec justesse leur permet de porter en leur sein quelque chose que l’intelligence seule n’atteint pas. Il entre, dans la paix d’un être humain, quelque chose de sa capacité à rencontrer, de temps en temps, une chose qui a été faite avec cette justesse-là. Et cette chose, si elle existe, ne peut pas se trouver, mais elle doit être forgée. Contre les usages et contre les facilités. Marier la douceur d'une matière à la protection d'une autre plus dure. Puis, permettre à un geste traditionnel d’exister dans une tenue qui lui a toujours été refusée.

C’est un projet complexe, difficile, démesuré, mais nécessaire. La grâce que j’ai reçue est d’une valeur telle que c’est là ma seule chance de pouvoir, peut-être, l’honorer. Si cette nécessité attend que je lui donne forme, cela ne pourra toutefois pas être l'ouvrage d'un seul homme.

Axe 3 — La Maison

La fondation

J’ai fondé la Maison car la dette que je porte est plus grande que ma vie. Ce constat m’est parvenu alors que je comparais les jours accordés à une vie d’homme à la grâce qui m’a été offerte à l’échelle d’une enfance entière. Mon temps est insuffisant et incertain, seule une institution aura la solidité pour continuer années après années à payer ce qui est dû.

Institution est le terme, car si ce n’est le statut juridique, ça n’est pas une entreprise. Les ateliers en font partie intégrante mais ça n’en est pas un. C’est l’institution constituée pour acquitter une dette qu’aucune vie d’homme ne peut acquitter à elle seule.

Ce qu’elle fait, de la matière à la forge, jusqu’à la dévolue découle de cette unique définition. La maison s’engage à ne prendre aucune décision qui n’aura pas pour finalité d’honorer la dette.

La Loi

Ce qui était mon serment personnel devient pour la Maison sa loi. Trois principes la constituent et ils ne souffriront jamais d’exception.

Premier principe. La maison forge pour acquitter sa dette. Elle ne répond à aucune demande qu’on lui adresserait. Elle ne suit aucune mode passagère. Le monde extérieur ne fait pas parti des critères qu’elle prend en compte dans son métier. Si une oeuvre peut se justifier par ce principe, alors elle sera faite, quelles qu’en soient les conséquences. Dans le cas contraire, elle ne le sera pas.

Deuxième principe. La Maison ne s’adresse pas à des consommateurs. Elle confie un poids à des pairs. Les conditions d’existence de l’œuvre sont strictes et étrangères à l’urgence et au caprice. Celles-ci, sans avoir à refuser personne, font du parcours jusqu’à l’oeuvre, un filtre naturel écartant ceux qui pensaient pouvoir tout s’approprier. Ceux dont la posture leur permettra de se tenir au bout du chemin auront démontré par ce seul fait qu’ils étaient des pairs. L’objet ne leur ajoute rien, il vérifie ce qui était déjà là. Cette vérification est ce qui fonde la relation entre la Maison et ceux à qui elle confie son œuvre. Aucune œuvre n’est vendue ; chaque œuvre est confiée à un pair dont la Maison reconnaît la capacité de porter le poids qu’elle s’apprête à lui transmettre. Elle ne juge ni ne sélectionne personne, son rôle est de constater.

Troisième principe. La Maison ne presse jamais le temps. Le temps long est constitutif de ce qu’elle produit et de son identité. La matière, le geste, ne seront pas pressés, et l’oeuvre prendra sa densité. Aucune urgence n’a le droit d’entrer dans son enceinte.

La Maison travaille avec des artisans. Elle éprouve un respect profond pour ceux dont les mains tiennent, depuis des générations, des gestes oubliés. Elle se dresse en rempart entre ces mains et le monde extérieur dont l’urgence voudrait les contaminer. Une dette de cette nature ne peut être acquittée autrement que par la patience et la ferveur de mains humaines. Aucun artisan ne sera jamais sommé de finir avant l’heure et les gestes ne seront pas simplifiés afin de produire davantage. La Maison considère le temps de l’artisan comme une matière au même titre que la laine ou le cuir, et elle le protège avec la même intransigeance.

Ces principes sont la Loi de la Maison. Ils ne se discutent pas. Sans eux la Maison ne serait plus elle-même, même si son nom demeurait inchangé.

La transmission

Étant donné la nature de la dette, la maison ne peut pas s’arrêter avec moi. Elle ne doit pas dépendre de la durée de vie d’un homme. Et la dette doit continuer à être payée par les mains qui me succèderont lorsque les miennes en seront incapables.

Cette pérennité se transmet par les œuvres elles-mêmes. Chaque œuvre de la Maison porte en elle, les termes entiers de sa Loi. Si une œuvre existe quelque part dans le monde, la Maison vit en elle. Et celui qui la garde, devient le gardien de la Loi.

J’ai consacré à cette Maison ce que je suis. Je l’ai conçue de telle sorte qu’elle puisse acquitter la dette quand mes propres mains ne le pourront plus. Et je sais qu’aussi loin qu’elle ira, elle ne fera jamais que prolonger, dans une matière et avec d’autres mains, le geste d’un enfant qui s’était promis de ne jamais laisser se ternir ce qu’on lui avait confié.